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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 00:44

Voici une question qui se pose à nous avec force et insistance.

Nous nous souvenons de l'interpellation de Raymond Aron (1) lorsqu'il a dit et écrit :

"L'historicité de l'homme moderne implique au moins la connaissance de la pluralité des régimes économiques ou politiques, possibles en notre siècle (2), la connaissance de l'univers dans lequel les peuples ont trouvé leur résidence et le sens de leur vie".

Souvent, nous nous sommes demandés si une telle épistémologie (3) était ou non concevable. Envisager d'ouvrir un débat sur cette épineuse question  serait peut-être une bonne idée. Cela reviendrait à proposer plusieurs esquisses de réponses possible, chacune relevant d'une perspective différente, mais toutes convergeant vers un même point, celui où se trouveraient confrontés les deux aspects d'une même définition: "le mot" et "la chose" que concernent les Relations Internationales.

De nombreux chercheurs, toutes disciplines confondues, se sont penchés sur ce grand "fourre-tout", et chacun d'entre eux a pu relever, peu ou prou, les dysfonctionnements de ce système d'interdépendance que l'on pensait solide et respectueux des normes du Droit International  Public liant les États.

La Seconde Guerre Mondiale avait laissé certes le monde "coupé" en deux blocs. Mais tous se montraient friands d'une régulation des comportements inter étatiques et d'une rapide reconstruction des relations, en prenant bien garde de se protéger contre le risque d'un nouveau conflit mondial. (4)

Tout à leur ivresse et à la joie de leur victoire, que les règlements de compte, grande "lessive" inévitable (...), ne réussissaient pas à    assombrir, les Alliés  se sont engouffrés dans ce que De Gaulle a nommé "Le Machin", le système des Nations-Unis, cette nouvelle mise en scène des Relations Internationales, sans se soucier  de ceux qui en étaient les grands absents. Il y avait "quatre grands". Et  l'on allait s'arranger entre soi. (5) Irresponsabilité collective, aveuglement, tels furent, entre autres, les ingrédients de cette solide reprise en main du monde. C'était faire fi des leçons de l'histoire. 

"La vérité historique est souvent une fable convenue", disait Napoléon. Certes... Mais cette fable, qui a nié le droit d'exister, politiquement et de manière autonome et libre, aux trois quarts du monde,  allait très vite se montrer grotesque.  Et en entendant l’avertissement lancé par Gandhi, "l'erreur ne devient pas vérité parce qu'elle se propage et se multiplie", nous suggérons de nous méfier ce que nous croyons établi irrémédiablement...

Cette absence de la scène internationale, à  l’époque de  l’après-guerre, de tous ces peuples qui allaient retrouver peu à peu leurs  indépendances (...) et constituer des nations,  ne constituait en rien une preuve   de leur inexistence. Compter sans eux fut une erreur.

Le mode du « consensus » qui permit  de faire passer bon nombre de décisions, dans le cadre de l’Assemblée  Générale des N.U., peaufina cette illusion collective qui permit à l’opinion de se convaincre que les dangers qui avaient amenés les hommes à se détruire durant deux guerres mondiales,  étaient définitivement écartés. Il est vrai que d’aller s’affronter par zones  (…) interposées  (La Corée ; Le Vietnam ; L’Afghanistan… Etc. ; …) fut très malin, ou très diabolique. Le problème est que l’on a joué à un jeu dont on ne mesurait,  et ne mesurons toujours pas,  les conséquences…   On a servi au grand public une série de spectacles qui ne correspondaient pas aux manœuvres « under ground ». Ce faisant, on l’a exposé à des dangers encore plus grands que ceux qui peuplent son imaginaire. Il est en train de le découvrir, sans toutefois pouvoir l’analyser totalement, n’ayant pas en main toutes les données du problème.  Ces crises, dans lesquelles nous entrons (…), n’en sont qu’un préambule…

 Ce qui est certain, c'est que dans cette petite cuisine où l'on concoctait les grands plats  qu'on servirait  à "la table" des nations, on avait oublié totalement  ceux que Franz fanon avait nommés "Les damnés de la terre". Aujourd'hui encore, on ne peut  présager de ce que ces déshérités  de l’Histoire ont à revendiquer,  ni des moyens d'action dont ils useront pour se faire entendre. Et les faire taire par la force, ce serait comme de vouloir faire disparaître une source en la bouchant. Elle disparaitra  certes un temps dans les profondeurs de la terre, mais elle retrouvera  toujours un moyen de revenir à la surface… « La  Puissance » et la force qu’elle permet  n'est pas toujours l'outil le mieux adapté à l'acquisition ou au maintien du  « Pouvoir ». Encore faudrait-il se mettre d'accord sur ce que l'on considère comme étant la réalité de celui-ci…

Tout s'est  donc joué dans ces années de flou qui ont succédé à la période du second conflit mondial (même si, en Histoire, les germes des bouleversements sont toujours à chercher en amont de la période où ils se manifestent …).  Les "Puissants", l'Occident vainqueur,  n'ont pas compris qu'ils n’étaient plus les uniques détenteurs de la planète.  Mais ils ont continué  à jouer  les  civilisateurs, ceux par qui  le  progrès  allait  venir, ceux qui avaient "la bonne réponse" aux problèmes du monde, des peuples, de l'humanité toute entière. Et, sous l'apparence de relations courtoises les liant les uns aux autres,  ils se partageaient "le gâteau», vendant leurs manœuvres politiciennes à l'opinion publique en omettant de leur révéler l'essentiel, le "dessous des cartes", car cela aurait été avouer que la partie était truquée, que les dés étaient pipés, qu'en fait, dans ses grandes lignes, les jeux étaient faits. Bien sûr que l'on négocierait avec les "nouveaux venus"... Mais au cas par cas, à mesure que les enjeux l'imposeraient, et sans jamais revenir sur ses prérogatives. Nouvelle erreur qui risque fort de se confirmer dans un avenir très proche, car, quant bien même l'illusion d'avoir toujours la main perdurerait, une autre réalité ne tardera pas à  poindre, n'en doutons pas. On ne peut museler indéfiniment  les revendications légitimes des plus démunis, sans prendre le risque de leur donner une raison de se manifester avec  force et parfois violence!

Alors de quelles Relations Internationales parlons-nous?

Avant de pouvoir estimer si "une épistémologie des Relations internationales" est concevable ou non, il nous faut revenir à une définition de celles-ci. En d'autres termes, il nous faut reformuler ce qu'elles peuvent introduire comme concepts dynamiques, les champs qu'elles peuvent recouvrir, afin d'en circonscrire les limites et d'en déterminer les perspectives. Ce ne peut être certes qu'une approche très sommaire: le sujet étant si vaste, il mériterait un travail de recherche approfondi et minutieux. Mais nous aurons ainsi posé la question et proposé une première réponse possible, tout en suscitant, nous l'espérons, une réflexion. L'enjeu nous semble suffisamment important pour que l'on se risque à développer cette interrogation, dans le cadre restreint d'un court article, au risque de sembler tomber  dans ce qui pourrait être une approche simpliste d'une question complexe...

Qu'est-ce que l'on entend par  Relations internationales? Expression entrée dans le langage courant dès lors que l'on parle de relations entre les Etats-ou groupe d'Etats,  "le mot" a évolué. Il s'est moulé aux aspirations  du temps, des époques qu'il a traversées. En effet, si on les considère   à la manière des médias (tout support confondu), force est de constater qu'elles ne recouvrent plus  tout le champ que l'Histoire leur a concédé. Aujourd'hui,  "la chose" des Relations internationales  renvoie essentiellement au jeu des Nations qui ont droit au chapitre, à condition toutefois de préciser qu'il ne s'agit là que de celles qui appartiennent au cercle  restreint des grandes Puissances, celles qui peuvent se permettre d'ériger, de dicter, des règles qui s'imposeront ensuite au reste du monde. Ne soyons pas dupes.  Ceux qui détiennent les rênes de la finance (pour faire court) détiennent celles du pouvoir! Cette suprématie leur offre l'opportunité d'imposer  leurs points de vue dans tous les domaines, une sorte de « diktat », culturel, économique, politique, qu'il devient de plus en plus difficile de soumettre à l'examen d'un examen critique sous peine d'être taxé, au bas mot, de politiquement incorrect.  On est allé jusqu’ à violer allègrement l’un des fondement  du Droit international Public qui régit les rapports entre les Etas souverains, sans que l'opinion publique ne s'insurge vraiment, en laissant par exemple, Monsieur G. W. Bush et ses « amis »,  entrer en Irak avec ses troupes, sous un prétexte qui s'est être avéré totalement  fallacieux. Cette norme, qui est à la base de l’existence du Droit International Public, exprime le principe de l'inviolabilité de la souveraineté des Etats.  Comment, dès lors, appréhender les Relations  Internationales dont l’une des missions  est de fournir un cadre aux relations interétatiques, si l'instrument qui les régit  est ainsi bafoué au gré des intérêts de quelques uns?

Les  Relations internationales  doivent retrouver, pour que la question d'épistémologie puisse être posée, les marques que lui a cédées cette longue et laborieuse sédimentation qui plonge ses racines dans la nuit des temps (...). Rencontre des cultures, échanges, affrontements de conceptions diverses et parfois contradictoires de "la Citée", du gouvernement des affaires de l'Etat (...)... Ce furent de lentes mutations, au cours d’un long processus, qui ont permis l'édification et la construction d'un monde pluriel, régit  par un "cortex" de règles dont ce sont nourries les  Relations internationales, un ensemble de "lois" qui ont façonné leur mode de fonctionnement, en ont mis en place le territoire.

En d'autres termes, il nous faut rendre à l'Histoire ce mode « d’exister ensemble »  des hommes en se souvenant que le sujet de cette Histoire, au sens le plus large du terme, est l'homme,  sa vision du monde, à travers l'espace et le temps, ses aspirations, ses espérances. Elle est  l'expression de ce chemin qui a modelé nos sociétés humaines au gré des évènements, des "moments" qui l'ont jalonnée,  les projetant, parfois de façon violente, dans un mouvement continu où les échanges, d'homme à homme, puis de groupe à groupe, enfin de nation à nation , ont fondé, peu à peu, les règles d'un jeu subtil, d'où personne ne sort vraiment gagnant mais où chacun peut, si les conditions d'une certaine éthique et  de quelques principes moraux  sont réunis, avoir sa part.

Sortir de  ce cadre qui a forgé les  Relations internationales, c'est sortir du champ de la Vie, c'est se détourner de l'homme, c'est se couper de notre part d'humanité.

Seul un  examen des dérives du système qui s'est  substitué aux règles et usages de la vie internationale élaborée au cours du temps, peut nous permettre de retrouver ce qui a été la spécificité première des Relations  internationales et en a fait la richesse: une délicate alchimie entre les besoins des uns, les attentes des autres, les exigences des troisièmes... Un défi à la barbarie, en constante recherche d’équilibre, en perpétuel quête de repères...

Alors, et alors seulement,  nous pourrons nous demander si une réflexion épistémologique sur la question est envisageable. Et nous dirons qu'à l'évidence la réponse est oui. Ce serait même l'un des moyens de renouer avec l'unité d'un système clôt, celui que représente l'univers des hommes, où se jouent et se déploient ce vaste ensemble d'éléments qui, imbriqués les uns aux autres, donnent l'Histoire!

Mary Ann van Gellens

Notes:

 

(1) Raymond Claude Ferdinand Aron,  philosophe et politologue, sociologue, journaliste... (1905-1983).

(2) Il s'agissait du milieu du XXème siècle... Mais la réflexion reste d'actualité. Nous pourrions dire qu'elle revêt aujourd'hui une  importance encore plus grande: depuis les années 1990, nous avons brisé toutes les digues quii maintenaient, contenaient, les politiques dans le cadre d'un certain équilibre... Il nous faut, en toute urgence, repenser notre monde et tenter de lui redonner un visage plus humain et plus respectueux de la diversité des peuples et des cultures qui le composent... C'est la condition sine qua none pour que notre espèce puisse rêver à un futur, qui, pour l'heure, semble être lourdement entaché, pour ne pas dire compromis...

(3) "Épistémologie", ou étude des méthodes et des principes qui relèvent de la philosophie (...), au sens où l'on se penche sur les principes et les causes d'un concept, d'une notion... d'un point de vue général et abstrait.

(4) & (5) Je reprendrai cette question dans une prochaine réflexion.

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Jean francois 20/09/2010 08:33



Que-penserait Aron aujourd'hui ?


Il serait abassourdi par notre société médiatique et de ce que ses "successeurs", ou du moins ceux qui se réclament de lui, véhiculent.


En tout cas, bravo pour votre blog, j'y retrouve pas mal de réflexions communes.


"Dr Voss", Dubai


blog : http://vieille-europe.over-blog.com


 



mary ann van gellens 14/06/2011 21:59



Ah! Aron! Celui que j'appelais affectueusement mon oncle, enfant, quand il venait rendre visite à son ami, mon père...Oui on peut se demander comment il analyserait ce qui se passe aujourd'hui..


Pardon du retard pris à vous répondre...J'ai eu un pépin de santé...Je vous signalerai quand j'aurai fini mon livre...


Cordialement,


Mary Ann



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