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11 juillet 2010 7 11 /07 /juillet /2010 17:44

Nasser et La CIA

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Premier dossier sur les agissements « underground »de la c.i.a et du gouvernement américain:

De l’art et de la manière d’intervenir, de manipuler  et de mener le jeu dans le monde : Une méthode bien rôdée…

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«Le passé et le futur n'existent qu'en relation avec toi ; tous deux ne sont qu'un, c'est toi qui penses qu'ils sont deux.»
( Djalal al-dîn Rûmi )

 

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En écrivant « Le Jeu des nations –L’immoralité du pouvoir public », l’Américain Miles Copeland avait certes conscience de lancer une bombe. Un diplomate qui avait lu son manuscrit lui avait reproché de révéler « un tas d’informations qu’il aurait  mieux valu oublier », et de ternir l’idée que les Américains se faisaient de leur gouvernement. C’est ainsi que ce livre fut édité en Grande-Bretagne et non aux Etats-Unis. Spécialiste des questions arabes au département d’Etat, Miles Copeland a tenu, à Washington, de 1955 à 1957, le rôle de Nasser dans ce « jeu des nations dont il nous explique les règles. Il a également été envoyé en mission –des missions très  spéciales…- au Moyen-Orient à cette époque cruciale. Le mécanisme qu’il démonte permet de se faire une idée, sinon de comprendre, comment se sont « montés » -et se montent toujours…- la plupart des coups de théâtre qui se jouent sur les scènes des pays du sud, des nations émergentes, des Etats africains, de la zone du Moyen-Orient…, etc.

Il ne s’agit pas d’histoire dépassée. En reprenant les confidences de ce spécialiste des manœuvres « underground », méthode pas uniquement américaine, nous reposons une question qui nous semble fondamentale : sommes-nous toujours dans un monde régit par quelques principes de base, que cautionnerait le Droit International Public, censé être le garant de l’idée que les Etats sont souverains (…) –l’ont-ils été vraiment un jour? Pour certain on peut en douter…-, ou avons-nous versé dans une sorte de système où seule la loi du plus fort règne ? Si cela s’avère être devenu « la norme », il est à craindre que ce grand retour à un état plus proche de « la barbarie » que de « la civilisation » ne nous conduise à nous autodétruire à plus ou moins brève échéance. Peut-être que les conditions biologiques de la vie nous permettront de nous multiplier sur cette terre durant des siècles encore…Mais ce sera sans ce qui nous a tous tenu tant à cœur : la liberté d’être souverain et de se définir selon ses propres aspirations. Ce principe essentiel a permit  aux peuples, et aux nations qui les représentent, de se construire ensemble un monde où l’homme a peu à peu émergé des sombres pages de son histoire (…) pour se définir comme appartenant à une humanité debout, capable de se donner des règles, de respecter quelques lois d’éthique et de morale politiques et économiques, de s’accepter dans ce qui en fait l’un des charmes, l’une des richesses, la diversité. Le problème du respect de la nature n’est pas considéré ici, mais il n’est pas oublié. Nous nous proposons d’ouvrir un dossier délicat qui ne ressort que du cadre du politique, plus particulièrement des manipulations politiciennes des américains (il fallait un premier exemple…) en matière d’intrusion dans les affaires d’un Etat tiers, voir d’une région, le Moyen-Orient. C’est un premier dossier. D’autres suivront.

 

 1. L’art de faire le nécessaire.

« Les dirigeants qui prennent les décisions majeures au niveau du gouvernement, sont comme des chefs d’entreprise. Ils disposent de tous les moyens imaginables pour peser les données d’un problème et pour le résoudre. Des moyens impersonnels, objectifs et d’une efficacité éprouvée. Même si les grands principes doivent en souffrir. » C’est ainsi que Copeland résume ce qui lui a semblé être le système auquel il a appartenu (son témoignage rapporte une méthode de travail qu’il a pu observer dans les années soixante-dix. Disons que l’on admet qu’il y ait eu quelques réaménagements...Mais ceux-ci concernent plus la forme que le fond de la dite méthode…), manière de faire qui reste aujourd’hui d’actualité. Par souci de clarté, nous le citerons  textuellement. C’est un témoignage qui est  trop important pour risquer d’être déformé par une remise en forme. Nous en commenterons  la portée plus tard.

« « L’honnêteté, disait Benjamin Franklin, est la meilleure des politiques ». Ce n’est pas une loi inviolable. Quand l’intérêt d’un pays est en jeu, on n’hésite pas à faire intervenir des formes occultes qu’il est toujours possibles de désavouer ensuite. En particulier, quand il s’agit de passer outre au principe de « non- ingérence dans les affaires intérieures d’un pays souverain ». C’est l’une des raisons d’être du Jeu des nations.

Les fenêtres de « la salle de jeu » du ministère américain des Affaires étrangères (département d’Etat), à Washington, donnent sur Connecticut Avenue. Dans cette salle, chaque jour de la semaine, entre dix-sept heures et minuit, des experts triés sur le volet se réunissent autour d’une table de conférence. Leurs noms : Tito, Pompidou, Willy Brandt, Kossyguine, Golda Meir, Nasser, etc.…

En réalité, Kossyguine peut avoir les traits d’une jeune femme aussi belle que Brigitte Bardot et Golda Meir ceux d’un universitaire à l’acné encore juvénile. Mais tous bénéficient d’informations en provenance du département d’Etat, de la CIA, du Pentagone. Informations qui sont supposées être entre les mains de la personnalité dont ils jouent le rôle. Ces experts sont chargés de déterminer ce que seront les réactions du vrai Nasser ou du vrai Pompidou, face aux décisions de l’exécutif américain.

Sachant comment ripostera l’adversaire, le Président des Etats-Unis  peut préparer sa riposte à la riposte.

Les experts ont des principes relativement simples.

Premièrement, oublier toute notion de bien ou de mal.

Deuxièmement, considérer que le premier objectif d’un chef d’Etat est de conserver le pouvoir.

Troisièmement, considérer qu’un chef d’Etat estime toujours qu’il agit pour le bien de son pays, en plus du pouvoir qu’il détient et ne tient pas à perdre.

Dans le « jeu des nations », il n’y a ni bons ni méchants. Seulement des gens qui essaient de marquer des points.

Les résultats sont généralement satisfaisants. Au moins aussi bons que ceux de la météorologie nationale.

Mais s’il est facile pour un Américain de prévoir la réaction d’un chef d’Etat (Notons que De gaulle est peut-être le seul à avoir échappé à de nombreuses reprises à cette règle !..), y compris d’un chef d’Etat d’Europe orientale, il n’en est pas de même quand il s’agit de dirigeants du Tiers-Monde, qui semblent ne suivre aucune règle établie (ou, à tout le moins, connue…). Et, alors qu’il est facile de programmer sur ordinateur un match de boxe, ou autre, (…), il est plus difficile de programmer un match Foster-Dulles-Gamal Abdel-Nasser.

À un tel point que nous, Américains, ne pouvons pas toujours « jouer » avec un leader du Tiers-Monde. C’est alors que l’exécutif peut envisager l’élimination du partenaire récalcitrant.

Encore faut-il qu’il ne soit pas remplacé par « un joueur » plus déroutant… (Ce qui s’est passé en Irak par  exemple…et ailleurs…Nous y reviendrons.). L’exemple syrien est, à cet égard, des plus significatifs, poursuit Copeland.

Au mois de février 1947, le gouvernement Britannique fait officiellement savoir à Washington que Londres n’a plus les moyens financiers d’assurer « la paix britannique » au Moyen-Orient. Ou bien les Américains prennent la relève, ou bien cette région risque de tomber entre les mains des Soviétiques. Nous décidons de relever le défi.

À cette époque, nous poursuivons un triple objectif dans la région : éviter que la « guerre froide » ne dégénère, à la faveur d’un conflit local (…), en guerre tout court entre les Etats-Unis et l’Union soviétique ; permettre aux gouvernements locaux de se renforcer politiquement et militairement pour les associer à « la défense du monde libre » ; favoriser nos investissements commerciaux.

« À priori », nous avons les coudées franches. Le seul conflit local est le conflit israélo-arabe, mais les deux « Grands » ignorent encore à qui apporter leur sympathie (…). La Grèce et la Turquie sont nos alliés à 100%. L’Iran (d’avant la Révolution dite islamique) l’est encore à 90%. Seuls les pays arabes nous sont hostiles.

Les experts américains estiment qu’il s’agit d’un malentendu : les Arabes ont toutes les raisons de craindre l’URSS et d’apprécier notre bouclier. Les compagnies pétrolières les rendront bientôt riches. Ils seront les premiers bénéficiaires d’un « règlement amical » de la question palestinienne. (…)

Malheureusement pour nous, les dirigeants arabes n’ont pas suivi le raisonnement des experts. Et les experts en ont conclu qu’il était indispensable de renverser ces dirigeants. Cela dit, ils préconisèrent, pour une première intervention, la plus grande prudence. Et ils déterminèrent dans quel pays cette intervention aurait lieu.

La Syrie a été choisie, par élimination. En 1947, sa situation économique est excellente. D’autre part, après des siècles de domination turque, puis française, les Syriens semblent mûrs pour la démocratie. Enfin, la clique des politiciens au pouvoir semble particulièrement vulnérable. Il suffira d’un léger coup de pouce pour les faire tomber. Par exemple, que les élections de juillet (…) soient réellement « libres » (on  y reviendra…). Sans aucun doute, des élections véritablement « libres » seront-elles gagnées par une élite intellectuelle qui se révèlera coopérante.

En conséquence, diplomates, journalistes, missionnaires, agents secrets, sont mobilisés pour veiller à « la régularité » du scrutin. Des candidatures sont suscitées. Les bureaux locaux des compagnies pétrolières américaines, fraîchement installées, couvrent leurs panneaux publicitaires d’affiches invitant les citoyens à accomplir leur devoir. (Rappelons ci qu’il s’agit d’un système politique qui leur est totalement étranger…les Etats-Unis le savent…). Un accord est conclu avec les chauffeurs de taxi : ils conduiront gratuitement les électeurs jusqu’aux bureaux de vote. Des machines à voter, du dernier modèle, sont expédiées des Etats-Unis. L’ambassade informe Washington que les élections seront « aussi américaines que la tarte aux pommes ».

La désillusion sera à la mesure des assurances données.

 

Il n’y a pas d’astuce.

L’électeur de base considère que « ces élections libres » sont imposées par l’étranger au bénéfice d’un gouvernement corrompu. Il ne profite de l’occasion que pour monnayer son bulletin de vote. Les chauffeurs de taxi s’associent pour négocier leurs services à l’un ou l’autre parti. Les scribes kurdes ne tiennent pas leur parole donnée aux missionnaires et font voter en bloc pour le plus offrant. Les machines à voter sont sabotées. Ou bien tombent en panne faute d’électricité. Les deux ou tris qui fonctionneront jusqu’au bout ne connaîtront pas un meilleur sort. La « technologie impérialiste » est suspecte. Les résultats donnés seront contestés. Les bulletins de vote recomptés à la main. Avec toutes les irrégularités possibles et inimaginables. Il y a des blessés. Il y a des morts. Les observateurs se demandent quelle astuce les cerveaux de Madison Avenue ont encore inventée ! En vérité, il n’y a pas d’astuce. Simplement, nous sommes nouveaux dans la région. Nous ne connaissons pas les règles du jeu qui s’y pratique. Mais nous ne désespérons pas. De 1947 à 1952, nous nous contenterons d’être présents, soutenant matériellement nos candidats comme les Soviétiques, les français, les Britanniques, le feront pour les leurs. Notre attitude est celle du joueur de poker qui s’installe à une table sans connaître ses partenaires. Nous misons, mais nous évitons de suivre  quand les enchères montent trop haut. Parallèlement, nous formons des spécialistes des questions arabes. Au bout de dix ans, nous en aurons autant que les Britanniques et quatre fois plus que les Soviétiques.

Personnellement, je suis arrivé à Damas au mois de septembre 1947. J’étais chargé d’entrer officieusement en contact avec le président Kouatly et les principaux membres de son gouvernement. Je devais les convaincre de libéraliser le système politique.

Très rapidement, je me suis rendu compte que Kouatly, malgré son accueil chaleureux, n’avait pas l’intention de libéraliser quoi que ce soit. Et qu’il ne croyait pas à l’importance d’une révolution pourtant prévisible.

En ce qui nous concerne, la situation était claire. Ou bien cette révolution serait le fait de politiciens opportunistes soutenus par l’URSS, et déboucherait sur un bain de sang, ou bien elle serait l’œuvre de l’armée, avec notre appui, et s’accomplirait pacifiquement. Ainsi fut décidé le coup d’Etat du colonel Zaïm qui eut lieu le 30 mars 1949.

Husni Zaïm était alors chef d’état-major de l’armée syrienne. Les hommes de l’équipe du major Meade, de la légation américaine, entreprirent systématiquement de tisser des liens d’amitié avec lui. Meade suggéra à Zaïm l’idée du coup d’Etat et lui donna des conseils pour le réaliser. Dès que l’idée eut fait son chemin, le département d’Etat fut avisé. Tout en nous  faisant comprendre qu’il préférait ne rien connaître des détails de l’entreprise, le département d’Etat répondit qu’il ne voyait pas de raisons « de décourager Zaïm  pour autant que ce dernier promettait de rétablir la démocratie parlementaire aussitôt que possible ».Nous savions (pourtant bien, quant à nous…) que telle n’était pas l’intention de Zaïm.

Il voulait emprisonner les politiciens corrompus ; établir un gouvernement de technocrates ; engager des réformes dans le domaine socio-économique ; « faire quelque chose de constructif » pour régler le problème israélo-arabe. Mais nous considérions que la situation était si explosive qu’il fallait avant tout assurer le maintien de l’ordre. Quels que soient les moyens utilisés. Le coup d’Etat se déroula sans contretemps.

Deux jours plus tard, Meade était l’éminence grise du nouveau dictateur. C’est lui qui faisait nommer les ambassadeurs, favorisait les promotions et décidait du régime alimentaire que devait suivre Kouatly, qui souffrait d’un ulcère, dans sa prison. Le gouvernement américain reconnut le nouveau régime.

Aussitôt Zaïm devint un autre homme. Il nous pria de changer d’attitude à son égard. De nous lever quand il entrait. De ne plus le tutoyer. De l’appeler « Excellence ». Il restait, cela dit, amical à notre égard. Mais nous pensâmes qu’il valait mieux lui chercher un remplaçant.

D’autant plus qu’il était un militaire de la veille école. Il ignorait la théorie moderne du commandement qui exige d’un chef qu’il place ses subordonnés dans une telle situation qu’ils n’aient d’autre choix que d’accepter ses ordres. Zaïm exigeait l’obéissance inconditionnelle de ses camarades officiers. Il ne tolérait pas la discussion. Au bout de quelques mois, il fut évident qu’il ne représentait même pas l’armée. Qu’il ne représentait que lui-même.

Le 14 août, un groupe d’officiers conduits par Sami Hennawi encercla la maison de Zaïm, et liquida le dictateur. Quatre mois plus tard, Sami Hennawi sera emprisonné par un autre officier, le colonel Adib Chichekly, qui gouvernera par civils interposés jusqu’au 21 novembre 1951, prendra le pouvoir absolu à cette date et la fuite trois ans plus tard. Depuis, les coups d’Etat succédèrent aux coups d’Etat et personne ne sut plus qui était derrière qui.

De l’expérience syrienne, nous avons tiré un certain nombre de conclusions.

La première, c’est qu’il s’agit moins de changer de gouvernement que d’établir un régime stable. Si nous intervenons à nouveau en Syrie, ce sera dans ce but. Nous préférerions un gouvernement stable, quelle que soit sa composition, à une succession de coups d’Etat. (Notons que c’est ce qui se produira avec les « règnes » de Asad, père et fils…)…

La seconde, c’est que Zaïm, quatre mois durant, a mené la Syrie comme un chef de bande. Un gangster. Il aurait mieux valu appuyer un groupe qu’un homme. Une élite, soutenue par une « sous élite » ayant elle-même des racines dans le peuple. Un régime du type Zaïm ne peut durer longtemps. Il est ruineux pour le pays. Il ne permet plus de jouer au « jeu des nations ». En effet, quoi de plus énervant pour des partenaires que de savoir qu’un mauvais joueur peut renverser la table ?  Mieux vaut encore un homme qui nous imposera des concessions, mais que nous pourrons comprendre (…pour ne pas dire explicitement contrôler…).

C’est ainsi que nous avons fait la connaissance de Gamal  Abdel Nasser.

 

2. À la recherche d’un leader.

Pendant la période d’ »observation » qui succéda au fiasco de Zaïm, les politiciens américains continuèrent à rêver.  Ils croyaient les Arabes bien trop « pratiques » pour vouloir le communisme (entendre par là...la main mise Soviétique…/ou Chinoise…pour la question vietnamienne. Nous y reviendrons.). Qu’il suffisait d’organiser des élections libres pour que cette région s’engage dans la voie de la démocratie parlementaire (un produit d’importation, ne l’oublions pas…). Dans ses discours, le secrétaire d’Etat Dean Acheson semblait partager cette opinion. En privé, il demanda à ses collaborateurs de chercher des solutions moins orthodoxes au problème arabe. Et il plaça à la tête d’un comité secret, composé de spécialistes du ministère des Affaires étrangères et  du Pentagone, un agent de la Central Intelligence Agency.

Cet agent était Kermit Roosevelt.

Petit-fils du président Theodore Roosevelt, Kermit « Kim » Roosevelt se rendra célèbre, en 1953, en montant seul, à Téhéran, l’Opération Ajax : le shah ayant fui à Rome, c’est « Kim » qui rameuta les partisans du monarque et provoqua les émeutes qui devaient le rétablir sur le trône.

En attendant, il devait diriger le comité secret qui, au bout de quelques semaines, soumit une série d’idées « non conventionnelles». La moindre n’était pas le lancement d’un prédicateur musulman, de la stature de Billy Graham, qui mobiliserait les masses arabes dans une grande croisade anticommuniste. On alla jusqu’à sélectionner des religieux irakiens, mais le projet n’aboutit pas.

Au début de 1952, le comité participa au « jeu des nations » du Moyen-Orient. On prit en considération les positions de nos amis, de nos ennemis et des neutres. On fit le point de notre expérience et de nos capacités. Depuis l’Opération Zaïm, notre connaissance s’était singulièrement renforcée. Nous nous sentions prêts à entreprendre une opération d’envergure. Pour de multiples raisons, nous choisîmes l’Egypte. Nous étions convaincus de son influence sur les autres pays arabes. Encore fallait-il trouver un leader.

Un leader qui ait plus de pouvoir qu’aucun chef arabe n’en a jamais eu (y compris celui de prendre des décisions impopulaires). Et  qui en ait le goût. Un leader qui, contrairement à Zaïm, partage son succès avec ses compagnons et soit accepté par le peuple. Le seul ennui est que, pendant des siècles, les Egyptiens avaient été dirigés par des hommes corrompus, imposés par l’étranger, et qu’ils se méfiaient instinctivement des dirigeants. (N’oublions pas qu’il s’agit là de l’analyse d’un américain ayant travaillé dans le cadre des manœuvres américaines dans la région… Son point de vue, aussi intéressant soit-il, reste celui d’un observateur extérieur et étranger à la région…). Il n’y avait aucun moyen d’éviter qu’un leader égyptien, comme tout chef d’Etat arabe, n’utilise le péril israélien pour souder le peuple autour de lui.

La première mission de Kermir Roosevelt consistait à organiser une « révolution pacifique » avec la complicité du roi Farouk. Le roi aurait supervisé le changement de pouvoir, prenant de vitesse les forces révolutionnaires que la CIA avait démasquées depuis déjà deux ans et que l’on disait sur le point de passer à l’action. Si notre premier projet échouait, il faudrait trouver une personnalité de premier plan, ou un homme fort, ou une formule combinant les deux. Farouk aimait bien Roosevelt. Il l’avait connu pendant la guerre alors qu’une crise avait éclaté entre lui et les Britanniques qui exigeaient le renvoi de ses ministres favorables à Hitler. Roosevelt lui rendait alors visite chaque jour et lui parlait de l’avenir de l’Egypte après la guerre. Une Egypte qui aurait recouvré toute sa souveraineté et dont lui, Farouk, serait le vrai  chef.

Farouk aimait entendre ce genre de propos et c’est pourquoi il accueillit chaleureusement Roosevelt quand ce dernier débarqua au Caire en 1952. Cela dit, le roi n’était pas exactement l’homme que recherchait l’Américain. Bien qu’intelligent, il manquait de suite dans les idées, se plongeant dans des orgies phénoménales alors que l’on attendait de lui une décision urgente. (Nous reviendrons sur cette façon de juger de la qualité d’homme d’Etat, en fonction de ce que l’on en attend…). C’était un velléitaire.

Pendant les deux mois que Roosevelt passa au Caire, Farouk s’arrangea pour que les deux hommes forts du gouvernement, Martaghi et Motaal, forcent le Premier ministre à démissionner. Il le fit tout en accumulant les « preuves » que les deux hommes étaient manipulés par la CIA. Il nomma un honnête homme, El Hilali, à la tête du gouvernement. Mais en lui posant de telles conditions qu’El Hilali ne pouvait accepter. Enfin, devant les arguments de Roosevelt, il permit à El Hilali de chasser du gouvernement les ministres les plus corrompus. (Toujours cette « main mise extérieure…Nous verrons en quoi ces consignes venant du gouvernement américain n’étaient pas discutables…Pour le moment nous nous contenterons de les illustrer par une parole célèbre du Parrain-cet excellent film de Coppola- : « nous lui avons fait une proposition qu’il ne pouvait refuser »…Nous y reviendrons…). Mais il leur procura des charges encore plus lucratives. Découragé, Roosevelt comprit que seule l’armée pourrait instaurer un régime avec lequel les puissances occidentales pourraient discuter. (Nous y voilà…).

Ce n’était pas de gaîté de cœur. Après la pagaille qu’il avait pu observer en Syrie, Roosevelt se méfiait des militaires. (Dans cette région du monde. Les Américains seront beaucoup moins « chatouilleux » sur la question quand il s’agira de mettre en place des gouvernements dictatoriaux avec, à leurs têtes, des militaires, dans certains pays d’Amérique latine...Mais là nous passons à un autre aspect de la question…, que nous traiterons ultérieurement.) Pourtant, il accepta de rencontrer les officiers que la CIA soupçonnait de préparer un coup d’Etat. C’était en mars, (exactement) quatre mois avant la prise de pouvoir par Nasser.

Nasser savait que la CIA connaissait l’existence du complot. Il s’arrangea de son côté pour que des officiers libres rencontrent Roosevelt. Il y eut trois entrevues  importantes qui débouchèrent sur un accord.

En fait, Roosevelt et Nasser faisaient la même analyse de la situation égyptienne. D’une part, les masses ne se soulèveraient pas pour des raisons économiques. Aucune révolution historique n’a eu pour cause des raisons économiques (…Discutable…Mais suivons le raisonnement et l’exposé de Copeland jusqu’au bout…).

D’autre part, les masses égyptiennes ne se soulèveraient sous aucun prétexte. Pendant des milliers d’années, les fellahs (les paysans) ont vécu chichement et ils pourraient vivre de même encore un millier d’années. (Même si nous ne partageons pas la manière dont la chose est amenée et les causes avancées, il est certain que le paysan égyptien a, de tout temps, montré un fatalisme docile devant sa misérable condition. Cela provient certainement, entre autres,  de l’histoire même de l’Egypte pharaonique…). Ainsi, il n’y aurait pas de soulèvement populaire. Dès que les conditions seraient favorables, l’armée prendrait le contrôle du pays et les masses seraient petit à petit gagnées à la révolution.

 

La reconquête de la Palestine

Ni Roosevelt ni Nasser n’estimaient le peuple égyptien mûr pour la démocratie. Néanmoins, afin de faciliter les relations entre le gouvernement du Caire et celui des Etats-Unis, ils décidèrent d’un commun accord que le nouveau régime s’engagerait publiquement à « rétablir le processus démocratique ». En réalité, le  gouvernement révolutionnaire, dit Roosevelt, devrait alphabétiser le peuple ; favoriser l’établissement d’une classe moyenne ; faire comprendre au peuple qu’il est son gouvernement et non celui des Anglais, des Russes, des Français ou de l’aristocratie ; favoriser l’instauration d’une démocratie originale tenant compte des réalités locales.

Il y avait, certes, des sujets de friction. Particulièrement en ce qui concerne le problème palestinien. Mais Roosevelt releva, à ce sujet, des nuances d’importance.

La plupart des Arabes  -et nombre d’Occidentaux- (à resituer dans la période…) considèrent que la reconquête de  la Palestine  est une priorité majeure des pays de la région. Eric Downton, journaliste au « Daily Telegraph », quotidien conservateur londonien, a écrit que la défaite de 1948 avait été « traumatisante » pour les Arabes et que  la « haine d’Israël » avait été un élément déterminant dans l’esprit des promoteurs de la révolution égyptienne.

Nasser n’était pas de cet avis. Cinq ans après la défaite, et à la suite des conversations avec des centaines d’officiers, il considérait que le peuple ne ferait pas une révolution pour les palestiniens. Il admit devant Roosevelt que les officiers égyptiens avaient été humiliés par les Israéliens. Mais il insista sur le fait que leur ressentiment allait, « dans l’ordre, contre nos propres officiers supérieurs, les autres Arabes, les Britanniques, puis les Israéliens ».

Autre point délicat : celui du nationalisme arabe. Faire dire à un responsable égyptien ce qu’il pense sincèrement des Arabes est pratiquement impossible. La première règle, pour quelqu’un qui projette un coup d’Etat dans un pays arabe, est d’en appeler aux Egyptiens (ou aux Syriens, aux Irakiens, etc…) et de ne pas prononcer le mot « arabe ». Malgré les déclarations sur la fraternité entre Arabes, les Arabes ont l’esprit de clocher. (Rappelons qu’il s’agit là d’un point de vue qui n’engage que Copeland …, même si l’appréciation est très partagée par d’autres observateurs…).  Et  c’est ce qui compte quand on proclame un changement de régime. C’est vrai des Egyptiens en général et de Nasser en particulier. Quand il a déclenché sa révolution, celui qui, depuis, s’est révélé le plus grand leader panarabe savait peu de choses sur eux. Il ne sentait pas arabe (Notons que les Egyptiens ne sont pas des Arabes…Et que l’on met un peu trop facilement tout et n’importe quoi sous l’intitulé « Arabes »…Un gros mélange qui sert à ceux qui auraient beaucoup de peine à s’imaginer entretenir de vraies relations de partenariat avec les peuples du Moyen-Orient…Nous y reviendrons également…). Il n’avait jamais visité d’autres pays arabes. (L’amalgame « Egypte-Pays Arabe » est une constante des observateurs Occidentaux. L’Egypte est un pays de culture arabe, de religion musulmane-avec des minorités…- mais l’Egypte est égyptienne (pour faire court !) !) Il détestait le peu qu’il en savait. Même les voyages qu’il a entrepris dans la région depuis 1952 ont confirmé cette vielle suspicion. Pour lui, les Irakiens sont des sauvages (…), les Libanais (encore des non-arabes !) sont corrompus et moralement dégénérés. Il aurait dit (à Copeland) que « Beyrouth était un grand night-club »… Les Saoudiens sont sales, les Yéménites arriérés et stupides, les Syriens irresponsables et tricheurs. (Les humains ont vraiment l’art de se dénigrer les uns les autres !).

….

Je suis convaincu, continue Copeland, que les officiers qui l’entourent …se servent du panarabisme dans l’intérêt de la seule Egypte. (Point de vue à analyser…). D’ailleurs, chaque fois que Nasser a été confronté à d’importants problèmes intérieurs, il est devenu moins arabe et davantage égyptien.

Il est bon de mentionner l’absence de la Palestine et la fiction de l’unité arabe dans les motivations des révolutionnaires égyptiens qui ont pris le pouvoir en 1952. L’incompréhension des vraies motivations nous a fait commettre de lourdes erreurs en Egypte comme dans d’autres pays du Moyen-Orient. (Je pense personnellement que ces « erreurs » d’appréciation dont parle Copeland ne sont pas le seul fait de cette époque. Les Américains, comme d’autres (…), continuent de croire qu’ils ont compris cette région du monde alors qu’ils ne l’ont qu’effleurée, avec une « grille » d’interprétation qui est source de nombreuses erreurs. Le problème  est, je suppose, ailleurs que dans une bonne compréhension de ces peuples. Il réside dans l’évaluation de ce que l’on pourra continuer d’obtenir d’eux, tout en les plaçant dans l’impossibilité de se développer de manière autonome, car cela nuirait  au rôle qu’on leur a assigné sur l’échiquier géopolitique, échiquier dont on fixe unilatéralement les règles du jeu et que l’on considère comme une sorte de « chasse-gardée »…Nous analyserons  plus tard cet aspect de la question…).

Une affaire strictement intérieure…

Les officiers égyptiens aimaient bien les Américains à cause de leur familiarité. Mais ils respectaient et admiraient les Britanniques. C’est  pourquoi ils ne leur ont jamais pardonné de les avoir traités en inférieurs : « Ils nous donnaient l’impression, m’a dit Nasser, d’être des citoyens de seconde classe dans notre propre pays ». (Cet aspect de la question, le fait de traiter « l’Autre » de manière condescendante, quand on ne le taxe pas tout bonnement « d’inférieur »…est l’une des grandes failles du système américain. Nous verrons, dans le cadre d’une analyse plus approfondie, que c’est peut-être là  qu’il faudra chercher les causes d’une « rupture » toujours plus affirmée entre l’Occident et l’Orient , ou, plus précisément,  le Moyen-Orient…).

Roosevelt avait parfaitement compris. Quand il rentra du Caire, au mois de mai, il fit un rapport détaillé à Dean Acheson.

« Premièrement, dit-il, la « révolution populaire » prévue par le département d’Etat n’aura pas lieu.

« Deuxièmement, malgré les espoirs du département d’Etat, il ne sera pas possible de tenir l’armée « hors du coup ». Qu’on le veuille ou non.

« Troisièmement, les officiers qui vont prendre le pouvoir n’ont pas les motivations que leur attribuent la plupart des diplomates. Non seulement cela augmente leurs chances de réussir, mais encore nous aurons en face de nous des négociateurs flexibles et raisonnables.

« Quatrièmement, le gouvernement américain devra accepter le départ du roi Farouk et, peut-être, la fin de la monarchie. Il est possible, pour la forme, d’adresser une protestation officielle et l’ambassadeur américain au  Caire peut se préoccuper du roi Farouk.

« Cinquièmement, une fois le nouveau régime installé, le gouvernement américain devra se garder d’insister pour que la junte organise des élections et instaure un gouvernement constitutionnel. Nous devons considérer que la mise en place d’institutions démocratiques sera longue et se fera en souplesse. (Avisé…)

« Sixièmement, personne, à Washington, ne doit considérer que le coup d’Etat est « notre coup d’Etat ». Ce sera une affaire strictement intérieure, pratiquement libre de notre influence, que l’on soutiendra en se bornant à ne pas s’y opposer. Quant à l’ennemi déclaré du nouveau régime, il s’agit bien moins d’Israël que des classes possédantes égyptiennes, et que cela nous plaise ou non, de l’Angleterre. »

 

Tout se passe comme prévu

Roosevelt parla aussi beaucoup du type de leader qui s’imposerait. Ce ne serait sans doute pas le grand leader arabe espéré, mais la situation particulière que connaît l’Egypte exige un dirigeant moins prophétique. (…).  Un dirigeant capable de « dominer et  presque ensorceler un petit groupe d’hommes ».

« Il sera ce qu’il sera, conclut Roosevelt. Si nous ne savons pas comment nous y prendre avec lui, il vaut mieux apprendre ».

Notre gouvernement apprit le coup d’Etat du 22 juillet par les journaux. Les rapports de la CIA qui avaient précédé la nouvelle ne donnaient pas la date exacte de l’évènement. La presse occidentale était favorable (…Nous reviendrons sur la question des médias occidentaux…). Le coup d’Etat s’était déroulé sans effusion de sang et il était, manifestement, bien accueilli par les Egyptiens. L’homme qui tenait le devant de la scène, le général Néguib, semblait être un homme de caractère réfléchi est ses lieutenants, des jeunes gens aux cheveux courts, paraissaient être du gabarit rêvé pour bâtir la nouvelle Egypte. Ils affichaient leur détermination de balayer la corruption, d’instaurer un gouvernement efficace, de réformer les partis politiques. Ils ne parlaient pas d’Israël (Ouf…Nous y reviendrons…). Si la presse avait « doublé » l’ambassade, c’était seulement parce que les journalistes avaient câblé la nouvelle à trois heures du matin… (Officiellement…Se reporter à ce que demandait Roosevelt, plus haut…dans les extraits de son rapport…). L’ambassade était fermée et Nasser dû attendre le matin avant d’envoyer l’un de ses adjoints prévenir officiellement l’ambassadeur.

Une fois le coup d’Etat accompli, Roosevelt et les membres du comité secret évitèrent d’avoir des contacts directs avec Nasser. D’une part, pour ne pas être accusés de connivence ; d’autre part, parce que tout se déroulait comme prévu.

Ce ne sera qu’après l’installation du général Eisenhower à la Maison-Blanche, en 1953, que nous déciderons de voir où en était la révolution égyptienne.

C’était le vœu du nouveau président, qui désirait tout savoir de ce nouveau « joueur », et s’assurer qu’il ne sortait pas des sentiers battus. Enfin il s’agissait de déterminer une stratégie afin de « gagner » si nous devions entrer en conflit avec lui et, surtout, de l’amener à coopérer avec nous autant que possible.

Nous savions  qu’en l’aidant à se renforcer dans ce secteur du jeu nous allions créer, inévitablement, des conflits entre lui et nous (…).Mais nous pensions qu’avec un minimum d’habilité, nos intérêts respectifs seraient sauvegardés…

***

 

Le problème, c’est que Nasser ne sera pas l’homme que les américains croyaient avoir cerné… À cela s’ajouteront les « conditions » que l’Histoire lui offrira (Nous sommes en pleine époque de décolonisation…Nous sommes aussi contemporains de Nehru (…), Tito (…) Etc...) pour montrer aux américains qu’il ne suffit pas toujours de gagner au « jeu des nations » pour emporter la victoire.

À suivre…

*

 

Mary Ann van Gellens, 10-11 juillet 2010.

 

 

 

 

 

 

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Published by mary ann van gellens
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moufida 11/07/2010 22:19



Merci pour cette écrit qui est facile à lire et à comprendre il peut etre lu auprés de beau coup de tranches d'ages et cela est tres plaisant.


Mary Ann Van Gellens tes écrits sont concis et précis je me suis laissée emportant par l'histoire sans jamais me lasser et j'ai beaucoup appris aussi mon souhait serai que cette article se
transforme en un grand livre et je le conserverai bien apres l'avoir lu avec attention c'est vraiment cultivant ce que tu faits moi j'adore et tres bonne continuation bises Moufida



mary ann van gellens 11/07/2010 22:44



Merci à toi Maî!



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